06/02/2026

Sur les traces des halles et foires médiévales à Château-Larcher : ce qui subsiste d’un passé marchand

L’âge d’or des foires : Château-Larcher entre commerce et convivialité

Les foires et halles médiévales constituent un chapitre essentiel de l’histoire de Château-Larcher, un village blotti dans le Sud-Vienne, traversé autrefois par de grandes routes commerciales régionales (Les Routes du Sel, Archives Départementales de la Vienne). Dès le XIII siècle, Château-Larcher accueille plusieurs foires annuelles et marchés hebdomadaires qui transforment le bourg en un carrefour animé, attirant marchands, artisans, pérégrins, et parfois troubadours. Les Compagnons du Devoir, itinérants pendant leurs “tours de France”, notaient dès 1347 la vitalité du commerce à Château-Larcher (Bulletin de la Société des Antiquaires de l’Ouest, 1887).

  • Premiers actes mentionnant une foire : 1271
  • Lieu des transactions : la place centrale, aujourd’hui Place de la Liberté
  • Produits phares : toiles, céréales, vin du Poitou, bétail, outils d’artisanat
  • Nombre de foires annuelles recensées au XIV siècle : 4 (Inventaire Général du Patrimoine Culturel, base Mérimée)

Les halles, couvertures de bois ou structures mixtes bois-pierres, font office de marché couvert et de salle d’assemblée. Elles sont souvent le lieu de décisions majeures prises sur fond d’échanges commerciaux, mais aussi de festivités populaires : partage de la fameuse “fromentée” ou concours de tirs à l’arc.

Des halles aujourd’hui disparues… mais des indices dans la pierre et la toponymie

Il ne subsiste plus aucune halle d’époque médiévale à Château-Larcher. C’est un fait commun à de nombreux villages du Poitou, victimes des guerres, d’incendies (notamment celui de 1568, lors des Guerres de Religion, AD86, Série E), puis des grandes restructurations urbaines du XIX siècle.

Pourtant, le visiteur attentif distingue encore dans le tissu du village certains témoins silencieux de cette époque :

  • La Place de la Liberté, large et plane, clairement surdimensionnée par rapport à la démographie actuelle du village (moins de 700 habitants) : elle épouse le tracé des anciennes halles et du marché.
  • Des maisons à piliers et encorbellements, témoignant des arcades qui bordaient la halle principale vers le XV siècle (étude “Maisons anciennes du Poitou”, S. Pacaud, 2011).
  • Anciennes caves voutées et soupirails que l’on observe, notamment aux n 12 et 14 de la Place : probablement liés au stockage de réserves alimentaires pour les marchands de passage.
  • Le micro-toponyme “Les Halles”, visibles sur le cadastre napoléonien (1810) et encore utilisé par certains anciens du village pour désigner la place.

Quand à la halle elle-même, une esquisse de la fin du XVIII siècle (collection privée, reproduite dans “Château-Larcher, Mémoire des Pierres” de M. Baudry) la figure comme une halle à sept travées, ouverte à l’est, couverte de tuiles plates.

Vie des foires, anecdotes et métiers d’autrefois

Si les pierres ont gardé le silence, la mémoire orale et l’iconographie abondent en anecdotes :

  • D’anciens habitants racontaient que, jusque dans l’entre-deux-guerres, on retrouvait encore les emplacements des “bancs de mesures” en pierre, utilisés pour jauger les sacs de grains vendus lors des foires (témoignage recueilli par l’ethnologue S. Fouquet, 1995).
  • La halle était réputée comme étant le lieu de la “pesée du bétail”, avec un simple dispositif de balance à fléau suspendue à une poutre centrale.
  • Le marché du linge aurait donné naissance au surnom “les torchons de Château-Larcher”, désignant une production locale de solides toiles de chanvre, dont un échantillon est conservé au Musée de la Vienne, à Poitiers.

Les métiers représentés durant ces grandes foires témoignent d’une économie variée :

  • Merciers venant de Poitiers ou Gençay
  • Maîtres-cordiers de Lhommaizé, présents sur les foires du printemps
  • Tisserandes travaillant le lin cultivé dans les alentours
  • Artisans potiers du Sud-Vienne, qui échangeaient leurs productions contre aliments ou semences

Un document de 1447 mentionne même un “juge de foire”, nommé par le seigneur de Château-Larcher, chargé d’arbitrer les litiges sur place durant ces rassemblements (Archives Nationales, JJ 205).

L’impact des foires sur l’urbanisme et la vie du village

Les grandes places médiévales, halles et foires ont modelé durablement l’espace urbain de Château-Larcher.

  • Orientation des rues : L’articulation des voies du bourg reste déterminée par le besoin d’accès facile aux anciennes halles et aires marchandes.
  • Parcelle “en lanière” : Ce découpage typique, visible sur le plan cadastral, correspond aux anciens espaces de vente adossés à la halle.
  • Évolution des bâtisses : Plusieurs maisons datant du XVI au XVIII siècles disposent d’étals en pierre intégrés à leurs murs, signes d’une reconversion des lieux de commerce (Base Mérimée, IA86001107).

Aujourd’hui, il n’est pas rare que les habitants de longue date fassent référence “au marché d’avant”, un temps où tout se décidait autour de la halle, du prix des œufs à l’accueil de nouveaux habitants.

Documents, vestiges et flâneries : explorer ce passé aujourd’hui

On peut remonter le fil de cette histoire par plusieurs chemins :

  1. Les archives : Les plus vieux registres de la commune, datés de 1623, mentionnent les recettes tirées par la vente d’étals et les taxes de passage. Les Archives Départementales de la Vienne conservent également plusieurs permis de travaux relatifs à la reconstruction partielle des halles en 1786, après une tempête.
  2. Une promenade sur la place : Depuis l’actuelle salle polyalente, il suffit de lever les yeux pour repérer sous les enduits récents des ancrages de poutres et des pierres de taille larges, probablement issues de l’ancienne halle effondrée.
  3. À la bibliothèque : Le volume “Mémoire d’un village poitevin” reprend de nombreux plans anciens et inventaires de biens saisis, où la halle figure parmi les édifices communaux majeurs jusqu’à sa disparition (consultable sur place).

Malgré l’absence de bâtiment, le patrimoine immatériel résiste : chaque année, certaines associations du village font revivre cet esprit collectif lors de la fête des vieux métiers, où l’on retrouve un mini-marché sur la place, animations costumées et dégustations de produits locaux dans une atmosphère bon enfant.

Pourquoi les anciennes halles disparaissent ? Contexte régional et patrimonial

La disparition des halles n’est pas propre à Château-Larcher. Selon une enquête conduite en 1997 par l’Inventaire Général du Patrimoine (Région Nouvelle-Aquitaine), près de 80% des halles rurales du Poitou médiéval auraient disparu avant 1900, victimes :

  • Des destructions liées aux guerres (XVI et XVII siècles)
  • De l’abandon progressif du commerce de proximité au profit d’échanges dans les chefs-lieux cantonaux (essor de Civray ou de Poitiers)
  • De la fragilité des structures en bois, rarement entretenues après la Révolution française
  • De la modernisation urbaine vers 1870-1890 (création d’une route carrossable coupant l’ancienne place du marché en deux)

Un phénomène bien documenté, qui vaut aussi pour de grands villages voisins : Gençay, Vivonne, ou Lhommaizé, où il ne subsiste souvent plus qu'une partie de pilier de halle, ou une place au nom évocateur.

Petites fenêtres sur la vie locale : mémoire retrouvée, mémoire partagée

Même délesté de ses halles, Château-Larcher continue de faire vivre cet héritage, à sa façon contemporaine :

  • Marché d’été : Une fois par an, la tradition du marché en plein air ressurgit, avec artisans et producteurs locaux, sur la place des foires d’autrefois.
  • Projets pédagogiques : L’école communale propose régulièrement des ateliers sur l’histoire du commerce local, moyens d’évoquer la vie des foires auprès des plus jeunes.
  • Transmission orale : Les aînés sont invités à raconter souvenirs ou facéties des anciens marchés dans le bulletin communal.

À travers ces initiatives, le village donne à voir un patrimoine plus vivant que pétrifié : non pas un passé perdu, mais un fil qui continue de relier les générations, les ruelles et la grande place où, chaque semaine, on refait le monde… à l’ombre des halles disparues.

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