25/12/2025

Secrets de pierres : dans les coulisses des remparts de Château-Larcher

À la racine des remparts : histoire brève, utilité et spécificités locales

Avant d’explorer les techniques, un détour par l’histoire s’impose. Château-Larcher, situé à une quinzaine de kilomètres au sud de Poitiers, s’inscrit dans le vaste mouvement de fortification qui touche l’Occident à partir du Xe siècle. Les premières pierres des remparts se posent entre la fin du XI et le début du XIII siècle (S. Roche, Les fortifications de la Vienne, 2012).

  • Fonction défensive : Protéger la population villageoise, conserver la seigneurie et ses biens, contrôler les points de passage sur la vallée.
  • Contexte local : Les nombreuses incursions des Guerres de Cent Ans, la lutte féodale locale et la richesse relative des campagnes poitevines expliquent la densité de fortifications sur ce territoire traditionnellement mouvant.

Le tracé du rempart épouse la morphologie du site, épousant la butte calcaire naturelle autour de laquelle s’organise le bourg castral.

Matériaux : la pierre dans tous ses états

Du calcaire, omniprésent et façonné avec art

Impossible de parler des murs de Château-Larcher sans évoquer la pierre calcaire, ressource quasi exhaustive du secteur. Le sous-sol local regorge de bancs de calcaire du Crétacé supérieur – la même pierre dont sont faites les maisons paysannes alentour et la magnifique église Saint-Étienne.

  • Carrières à proximité : Les pierres provenaient de petites carrières locales. Certaines traces d’extraction sont visibles dans les alentours immédiats du bourg (source : inscription de la commune à l’Inventaire du Patrimoine Poitou-Charentes).
  • Modes de taille : Les blocs sont grossièrement équarris, parfois laissés irréguliers pour le noyau du mur, ou soigneusement appareillés pour les parements extérieurs, particulièrement au niveau des tours et portes.

La maçonnerie en « blocage » : robustesse et économie

Le rempart n’est pas une simple superposition de pierres. Les constructeurs utilisaient la technique du blocage :

  • Deux parements externes de pierres taillées, visibles sur la façade et du côté intérieur.
  • Un noyau central rempli de moellons bruts, de fragments de pierre et de mortier (mélange de chaux, sable, eau).

Ce système combine solidité et relative rapidité d’exécution, tout en utilisant jusqu’à 50% de matériaux de moindre qualité dans le remplissage (source : L’architecture militaire au Moyen Âge, J. Mesqui, 1991).

Étapes clés et gestes techniques des bâtisseurs médiévaux

Implantation et élévation : adapter le mur au terrain

Édifier un rempart n’a rien d’improvisé. Le tracé est prioritairement défini par les reliefs : à Château-Larcher, la fortification longe la crête et utilise les dénivelés naturels comme points forts. Voici les grandes lignes de la construction :

  1. Préparation du terrain : On aplatit ou taille parfois la roche mère. Cette étape est essentielle pour assurer la stabilité du mur malgré les variations climatiques.
  2. Fondations : Les murs s’implantent directement sur le rocher ou, à défaut, sur un lit de gros blocs fichés profondément dans le sol. Certaines fondations atteignent 2 m de profondeur.
  3. Montage des élévations : Pose de pierres en assises régulières pour les parements, alternance de grandes pierres plates et plus petites – une méthode qui améliore la cohésion de l’ensemble.
  4. Blocage du noyau : Le remplissage central est tombé grosso modo au fur et à mesure de l’élévation, en veillant à bien noyer le tout dans le mortier.

L’élévation en plusieurs campagnes

Les études archéologiques – notamment celles menées lors de la restauration des tours dans les années 1980 (Source : Monuments Historiques, DRAC Nouvelle-Aquitaine) – montrent que l’élévation des remparts s’est faite en plusieurs phases. Chacune correspond à une amélioration du dispositif défensif ou à une réaction face aux périodes troublées.

Techniques d’assemblage : rigueur et efficacité

  • Harpage d’angle : Pour les tours ou les angles, des pierres d’angle (harpes) sont dressées en long-pan pour renforcer la solidité là où la poussée est la plus forte.
  • Lit de chaux : Chaque assise est soigneusement posée sur un lit de mortier de chaux. La chaux aérienne, obtenue par cuisson du calcaire, confère élasticité et solidité après carbonatation.
  • Contreforts : Le rempart est ponctué de contreforts saillants, améliorant la résistance aux projectiles et mouvements de terrain (certains encore visibles rue de la Porte-des-Tours).

Périls et ingénieuse défense : éléments spécifiques du rempart

Épaisseur, hauteur, régularité

  • Épaisseur : Les sections les mieux conservées atteignent 1,60 m à 1,80 m d’épaisseur, un standard pour les petits bourgs fortifiés de la Vienne (C. Durost, Inventaire Général, 1994).
  • Hauteur : L’élévation originelle se situait entre 7 et 9 m (aujourd’hui, les murs visibles dépassent rarement les 4-5 m en l’état). La démolition progressive aux XVII et XVIII siècles explique cet arasement.

La tour-porche et ses aménagements défensifs

  • Porte principale : L’entrée du bourg fortifié se fait par une tour-porche, massive, voûtée. Elle combine passage charretier, étage défensif pour arbalétriers, et système de herse.
  • Archères et meurtrières : Intégrées dans les tours, elles offrent un angle de tir optimal tout en limitant l’exposition des défenseurs.
  • Chemises : Certains segments du rempart, notamment côté vallée, utilisent une chemise : un second mur en contrebas, destiné à ralentir la progression d’un assaillant.

« Mâchicoulis », chemins de ronde : innovation locale ou norme régionale ?

La présence d’encorbellements en pierre ou de passages couverts laisse penser qu’un chemin de ronde courait au sommet du rempart à l’apogée de sa défense. Les « mâchicoulis » à proprement parler ne sont attestés que sur les tours les mieux conservées, mais des trous de boulins révèlent l’existence probable d’un hourd en bois amovible lors des sièges. Ce type d’arrangement était courant dans la Haute-Poitou médiévale (Source : Le Castrum en Poitou, X.-XIVe siècle, Université de Poitiers).

Anecdotes et traces discrètes : ce que les pierres racontent aujourd’hui

  • Des marques de tâcherons : Certaines pierres, visibles rue du Déversoir, portent encore les signes gravés par les tailleurs de pierre – un « V » ou un « M » stylisé, signature parfois obligée du savoir-faire artisanal.
  • Réemploi: De nombreux murs de maisons actuelles intègrent des blocs de l’ancien rempart, notamment au sud du village. Ce jeu de récupération témoigne de la transformation continue du bourg.
  • Fossés et lices : Les anciens fossés, aujourd’hui comblés ou réaménagés en jardins, faisaient partie intégrante du dispositif défensif. Au XIV siècle, on les dit larges de 6 à 8 m et profonds de 2 m (archives départementales de la Vienne).

Regarder les remparts autrement : conseils de balade et sources à découvrir

Arpenter les ruelles de Château-Larcher, c’est observer des traces vivantes : un pan de mur intégré à une grange, un contrefort grignoté par la mousse, une porte murée qui interroge. Pour qui veut comprendre la technique, rien ne vaut une promenade attentive. Voici quelques recommandations :

  • La Tour-porche et ses alentours : Partir de la place de la Mairie pour observer l’appareillage, la voûte et l’épaisseur impressionnante du mur (plus de 1,50 m à cet endroit).
  • La rue de la Porte des Tours : Remarquer les contreforts, témoins de la tactique contre les projectiles et les poussées latérales.
  • Le chemin du Déversoir : C’est là qu’apparaissent, noyées dans la végétation, les pierres à marques de tâcherons ainsi que des traces de l’ancien fossé.
  • Bibliographie locale : À consulter à la médiathèque de Vivonne : Fortifications et bourgs castraux du Poitou, Château-Larcher, un village fortifié (éd. Les amis de Château-Larcher, 2019).

Le passage du temps a modifié les usages, mais les murs du village sont restés un fil rouge entre passé et présent. Comprendre leurs techniques de construction, c’est s’approprier une histoire collective et locale, faite de gestes humbles, de savoir-faire hérités et d’une volonté opiniâtre : celle de bâtir pour durer.

Sources principales
- S. Roche, Les fortifications de la Vienne, 2012 - Jean Mesqui, L’architecture militaire au Moyen Âge, 1991 - DRAC Nouvelle-Aquitaine, Inventaire du patrimoine - C. Durost, Inventaire Général du patrimoine culturel de la Vienne, 1994 - Archives départementales de la Vienne - Université de Poitiers, Recherches sur le castrum poitevin

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