18/02/2026

Paroles de pierres : ce que révèlent les ruines des hameaux oubliés autour de Château-Larcher

Pourquoi autant de hameaux abandonnés en Sud-Vienne ?

Quelques vestiges moussus, une fontaine à demi enfouie dans la végétation, la silhouette d’un vieux four à pain — autour de Château-Larcher, les ruines d’anciens hameaux ponctuent le paysage. On les découvre à la faveur d’une balade, souvent guidés par le hasard ou par la mémoire d’un habitant. Mais pourquoi tant de hameaux ont-ils disparu ici, alors que l’impression d’une campagne “pleine” domine encore la carte postale poitevine ?

  • Ruralité sous pression : Entre 1850 et 1950, selon l’INSEE, la France rurale a perdu près de la moitié de sa population (source : INSEE, Démographie historique). Château-Larcher et ses alentours n’y ont pas échappé : à la fin du XIXe siècle, la commune comptait plus de 900 habitants ; ils sont environ 850 aujourd’hui, mais répartis différemment et avec une population bien plus vieillissante.
  • Fermeture des écoles et du tissu social : Dès les années 1920–30, l’école, souvent “au bout du chemin”, ferme faute d’élèves. La famille part. L’entretien des bâtiments s’arrête, la ruine s’amorce.
  • Mutations agricoles : Après la Seconde Guerre mondiale, les fermes s’agrandissent ; les exploitations isolées, non raccordées à l’eau courante ou à l’électricité, sont abandonnées au profit d’habitats plus accessibles. Le phénomène concerne la plupart des hameaux du Poitou.

Aujourd’hui, sur le territoire de Château-Larcher et des communes limitrophes (Voulon, Magné, Vivonne, etc.), une douzaine d’anciens hameaux sont décrits comme “totalement ou quasi totalement abandonnés” dans les inventaires du patrimoine rural. Les actes d’état-civil et les cadastres anciens en témoignent.

Des pierres qui parlent : éléments de vie retrouvés sur place

Lorsqu’on s’approche des ruines, un regard attentif décèle bien plus que de simples amas de pierres. Ce sont autant de petits indices sur la vie quotidienne d’autrefois.

  • Le fournil : Presque toujours présent, le four à pain trône au centre du hameau, souvent en briques dans ce secteur. Il raconte une vie en autarcie, avec parfois encore les traces de suie sur la voûte. Exemple au “Petit-Fosseuil”, hameau abandonné à la limite de Magné.
  • Le puits communal : Souvent envahi de ronces, il a servi jusqu’aux années 1950–60. À Puy-Morin, vieux hameau déserté, l’eau était partagée entre cinq familles ; d’anciens habitants se souviennent des corvées où “on parlait de tout, sauf d’eau” (témoignage de Mme G., transmis à l’Association Mémoire Vivante du Sud-Vienne).
  • Dépendances agricoles : Granges, étables, parfois séparées de la “maison” principale pour éviter les incendies. Les linteaux réemployés, les outils rouillés retrouvés sur place ou dans les haies, racontent l’ingéniosité paysanne du XIXe siècle.

La composition même des hameaux met en lumière une manière d’habiter le territoire : ici, la plupart regroupaient deux à huit foyers, reliés par un sentier d’accès repris par les randonneurs et chasseurs. Les murets de pierres sèches, récemment inventoriés par le Parc naturel régional du Haut-Poitou (source : PNRHP), témoignent de l’organisation agricole ancienne.

Événements à l’origine de l’abandon

Chaque ruine possède sa propre “anecdote”, parfois transmise comme un secret de famille.

  • Les grandes crues : En 1923 et 1960, des crues de la Clouère provoquent l’exode de plusieurs foyers dans les hameaux de la vallée (Rapport « Gestion du risque inondation – Clouère », archives du Département).
  • L’arrivée du train : La construction de la ligne Paris–Bordeaux (mise en service à Vivonne en 1852) bouleverse les échanges. Des hameaux “coupés” de la ligne des gares, laissés pour compte.
  • Exode rural lié à la guerre : La Première Guerre mondiale laisse des veuves, des maisons vides, et brise parfois le cycle de la transmission de la terre. À Château-Larcher, entre 1911 et 1921, la population chute de 10% (source : Recensement INSEE).

Des cartes postales anciennes montrent encore ces hameaux “vivants”, comme Bois-Bleu ou les Bordes ; aujourd’hui, la nature a repris ses droits.

L’impact sur le paysage et la biodiversité locale

L’abandon n’a pas uniquement une dimension patrimoniale ou humaine : il façonne le paysage, modifie la biodiversité.

  • Dynamiques de friche : Les naturalistes de Vienne Nature (rapport 2022) notent que plusieurs ruines autour de Château-Larcher sont aujourd’hui des zones-refuges pour la couleuvre à collier, les chauve-souris pipistrelles, et des passereaux nicheurs.
  • Des vergers sauvages : Pommiers, poiriers, parfois centenaires, forment des micro-habitats dans les anciens jardins, et servent de réserve alimentaire à la faune locale.
  • Reconquête des haies : Là où la haie marquait jadis frontière et protection, elle est revenue de façon spontanée, créant des “continuités écologiques” recherchées aujourd’hui dans la trame verte nationale.

Cependant, cet enrichissement n’empêche pas la perte de savoir-faire artisanal : pierres sèches, gestion traditionnelle de la prairie, entretien des sources… autant de gestes que seules les ruines laissent deviner.

Comment découvrir ces lieux (en respectant ce qui demeure)

Si le temps et le silence semblent avoir avalé ces hameaux, il reste des manières d’aller à leur rencontre sans altérer l’héritage.

  1. Suivre les sentiers balisés : Les circuits “Mémoire de pierre” du Pays d’art et d’histoire du Montmorillonnais passent à proximité de plusieurs sites. Demandez le topo-guide en mairie ou consultez le site du CAUE 86.
  2. Respecter les accès privés : Beaucoup de ruines se trouvent sur des terrains privés. Une démarche respectueuse consiste à demander l’avis du propriétaire, souvent ravi d’échanger contre un souvenir ou une anecdote familiale.
  3. Participer aux inventaires participatifs : L’atelier “Racines et Mémoires de Château-Larcher” lance régulièrement des appels à témoignages et à documents sur ces hameaux oubliés. Informations à consulter auprès de la bibliothèque communale.

Quelques conseils supplémentaires :

  • Portez de bonnes chaussures, les accès peuvent être glissants.
  • Munissez-vous d’une carte IGN au 1/25 000e (référence 1729E, Vivonne/Lusignan).
  • N’emportez rien, pas même une tuile ou un morceau de verre : laisser la trace intacte aide les chercheurs et les générations à venir.

Ce que les ruines nous transmettent aujourd’hui

Peu de régions concentrent autant de villages “rurpains”, ces hameaux à la vie mi-autonome, mi-tournés vers la commune-mère, que le Sud-Vienne. Visiter ou simplement contempler ces ruines, c’est croiser plusieurs lectures du territoire :

  • La mémoire de la ruralité laborieuse et inventive, que perpétuent encore certains octogénaires du village.
  • Un paysage mouvant, qui montre comment l’abandon soudain ou progressif s’inscrit aussi dans les cycles de la nature – parfois, c’est le renard qui succède au berger.
  • Un patrimoine fragile, dont la sauvegarde permet une réflexion sur nos usages futurs : réhabilitation, tourisme doux, éducation à l’environnement.

Des initiatives, encore modestes mais enthousiasmantes, voient le jour : en 2023, l’association “Traces et Racines” a mené avec des écoliers de Vivonne un inventaire photographique des anciens fours à pain et lavoirs oubliés (source : bulletin municipal de Vivonne, n°198, déc. 2023). Chaque cliché, chaque récit collecté, entretient une mémoire collective précieuse et ouverte à l’avenir.

Pour aller plus loin : ressources et petits “plus” à explorer

À chaque détour de sentier, à chaque mur entrouvert sous la mousse, on comprend que les hameaux abandonnés autour de Château-Larcher ne sont pas uniquement des vestiges. Ce sont des livres de pierres : ils racontent, à qui veut bien écouter, une histoire de labeur, d’invention, d’attachement à la terre — et, peut-être, des pistes pour façonner le rural de demain.

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