29/01/2026

L’ancien moulin de Château-Larcher : histoire, disparition et mémoire d’eau

Un moulin mystérieux au cœur du patrimoine local

Au bord de la petite Clouère, tout près du bourg médiéval de Château-Larcher, s’étend un paysage de prairies et de boqueteaux qui, aujourd’hui, cache un passé oublié : celui de l’ancien moulin du village. Comme de nombreux moulins ruraux du Sud-Vienne, il a disparu sans bruit, effacé physiquement et peu à peu de la mémoire collective. Pourtant, pendant des siècles, il a rythmé la vie quotidienne, nourri villageois et tissé un lien entre rivière, hommes et histoire.

Aujourd’hui, l’on ne retrouve que çà et là les traces de son existence dans les archives locales et les récits des anciens. Cet article propose de restituer – par fragments patiemment glanés – la vie, l’importance et l’effacement de ce moulin, témoin oublié mais essentiel de Château-Larcher.

L’histoire générale des moulins dans la Vienne

Pour comprendre l’ancien moulin de Château-Larcher, il faut replacer son histoire dans le contexte plus large de la présence des moulins dans la Vienne. Au XIX siècle, le département comptait plus de 700 moulins à eau selon le cadastre napoléonien (voir Archives départementales de la Vienne), y compris plusieurs sur de petits ruisseaux tels que la Clouère. Outils incontournables du monde rural, ces moulins, qu’ils soient à blé, à huile ou à foulon, ont soutenu l’économie agricole et artisane pendant près de 800 ans.

Dans le canton de Vivonne, auquel appartient Château-Larcher, près de 20% des communes avaient un moulin sur leur territoire encore signalé à la fin du XIX siècle (Archives de la Vienne). Le moulin de Château-Larcher n’a pas fait exception à cette dynamique, même si son histoire locale est plus discrète que d’autres, faute de bâtiments encore visibles.

À la recherche du moulin disparu : localisation et premières mentions

La majorité des sources évoquent un moulin à Château-Larcher situé près du pont de la Clouère, non loin du village actuel. Selon les plans cadastraux de 1825 (consultables en ligne, Archives de la Vienne), une bâtisse rectangulaire, « moulin à blé », figure sur la rive sud du village, avec un bief clairement dessiné dérivant de la rivière.

Le rôle du moulin y était double : farine pour la communauté, mais parfois aussi fabrication d’huile ou traitement du chanvre, selon les besoins agricoles. Les premières mentions claires datent du XVI siècle : on retrouve dans le terrier seigneurial (registre de propriété) de Château-Larcher la trace d’« une maison sur la rivière, communément appelée le moulin d’en bas », attestant de la présence d’un équipement déjà en activité (source : Société des Antiquaires de l’Ouest, Bulletin 1885).

  • Localisation probable : proche du pont principal, au sud du bourg médiéval
  • Bief et digue visibles sur les cartes anciennes jusqu’au début du XX siècle
  • Première mention archivée : XVI siècle

Le rôle social et économique du moulin

Au fil des siècles, le moulin a joué un rôle déterminant pour Château-Larcher :

  • Transformation des céréales : il assurait l’autonomie en farine du village et des hameaux alentours.
  • Lieu de sociabilité : le passage au moulin était l’occasion d’échanges – on y « causait farine », mais aussi alliances, nouvelles, litiges du voisinage.
  • Revenus pour le seigneur : jusqu’à la Révolution, une part des moutures revenait au seigneur local sous forme de banalités (droit féodal sur l’utilisation du moulin, documenté par les archives anciennes communales).
  • Point de départ d’innovations hydrauliques : les moulins étaient aussi des centres de « savoir-faire » : entretien du bief, gestion du niveau d’eau, réparation de l’engrenage, etc.

Des témoignages rapportés par l’ancien instituteur du village dans les années 1930 (archive privée, carnet Urbain Massé, consultable à la mairie de Château-Larcher) évoquent « la roue qui chante dans la nuit » et la figure du meunier, personnage à la fois central et… redouté pour sa connaissance des secrets du village.

Disparition et effacement : les raisons d’une amnésie locale

La grande majorité des moulins de la région ont cessé de fonctionner au tournant du XX siècle. Plusieurs facteurs expliquent la disparition du moulin de Château-Larcher :

  • Arrivée des minoteries industrielles : la construction de minoteries à Poitiers (notamment dès 1890) a accéléré la chute des petits moulins hydrauliques.
  • Modification des besoins agricoles : la déprise rurale et la modernisation de l’agriculture ont limité la production locale de céréales. Le village comptait 60 exploitations au début du XX siècle ; elles seront moins de 15 en 1970 (source : INSEE, recensement agricole Sud-Vienne).
  • Entretien coûteux : l’envasement du bief, et parfois de graves crues (notamment celle de 1910, citée dans « L’Echo du Poitou ») ont achevé de rendre le moulin inexploitable.
  • Changements d’usage du foncier : enfin, le moulin a subi la concurrence des lavoirs publics, puis a été converti en bâtiment agricole ou laissé à l’abandon avant sa démolition probable dans les années 1930, d’après la tradition orale (souvenirs recueillis auprès d’anciens lors d’une enquête menée début 2000).

Dès lors, le souvenir du moulin s’estompe : sur la carte IGN de 1950, il n’apparaît plus. L’endroit est désormais une prairie, mais les fantômes du bief et quelques pierres sont encore perceptibles après une inondation.

Ce que disent les archives et les recherches récentes

La documentation sur le moulin de Château-Larcher reste fragmentaire, mais certains points émergent :

  • Le fonds des Archives départementales mentionne un certain nombre d’actes notariés passés au XIX siècle – principalement ventes et partages du moulin (Archives de la Vienne, Cote 2E 981/9, années 1823-1860).
  • Les recensements cadastraux du premier Empire le décrivent comme « en bon état » autour de 1810, propriété de la famille Giraudon, puis des Besson.
  • Il n’existe pas, à ce jour, de photographie connue du moulin en activité. Quelques cartes postales du début du XX siècle montrent toutefois le pont et le bief, sans le bâti.
  • Un ouvrage de C. Bouchet sur les moulins du Poitou-Charentes (éd. Geste, 2004) évoque « un moulin à Château-Larcher, détruit entre les deux guerres mondiales, dont il ne reste qu’un seuil dans la rivière ».

Dans un rapport publié par la Société des Archives historiques du Poitou (1997), l’historien local Jean-Claude Gadrat signale que « le souvenir du moulin subsiste dans la mémoire orale comme le lieu de nombreuses fêtes villageoises, de la pêche à l’écrevisse et des péchés de jeunesse ».

Actuellement, des bénévoles associatifs tentent de reconstituer l’histoire du moulin via une collecte de témoignages et des recherches sur les anciens cadastres. Toute personne ayant des photographies ou des souvenirs, même indirects, est d’ailleurs encouragée à les partager auprès de l’association locale de valorisation du patrimoine.

Le moulin, la mémoire de l’eau et les paysages disparus

Même effacé, le moulin de Château-Larcher continue de marquer le paysage de façon subtile :

  • Des alignements de pierres dans le lit de la Clouère indiquent l’ancien passage du bief. Les pêcheurs du village racontent trouver parfois de « grosses pierres plates taillées ».
  • La toponymie reste active : le lieu-dit sur la carte IGN porte toujours le nom « Moulin ».
  • À la fonte des eaux au printemps, certains villageois assurent entendre « le chant de l’eau » au même endroit, un bruit ancien mêlé à la mémoire collective.

Le moulin n’est plus, mais la relation entre rivière et village demeure – et nourrit aujourd’hui encore l’imaginaire local. La gestion de la Clouère (curage, protection de la faune) perpétue, d’une certaine façon, ce lien séculaire entre habitants et rivière.

Pourquoi transmettre la mémoire du moulin aujourd’hui ?

Faire renaître l’histoire du moulin de Château-Larcher, c’est reconnecter le village avec une part de son identité : une mémoire d’eau, de travail collectif et de sociabilité rurale. C’est aussi rappeler que la vie d’un village ne se raconte pas seulement dans ses monuments « officiels », mais aussi dans ces lieux modestes, dont l’empreinte persiste, invisible ou presque.

  • Pour enrichir la mémoire locale : chaque témoignage, chaque archive retrouvée, renforce la connaissance du territoire.
  • Pour sensibiliser les plus jeunes à l’histoire de la Clouère et à la gestion des cours d’eau, ressource fragile et fondamentale.
  • Pour nourrir les projets de balades et de découverte patrimoniale, à pied ou à vélo, où l’on peut encore deviner – entre deux bouquets d’arbres – les traces du passé.

Le moulin de Château-Larcher a disparu. Mais il demeure au détour d’une conversation, dans le bruissement de la rivière, au cœur des transmissions familiales… et dans le regard de celles et ceux pour qui l’histoire locale reste un terrain de découverte.

Pour aller plus loin :

  • Archives départementales de la Vienne : Fonds cadastraux et notariés
  • Bouchet C., Les moulins en Poitou-Charentes, éd. Geste, 2004
  • Société des Antiquaires de l’Ouest, Bulletin (1885)
  • Jean-Claude Gadrat, L’eau et la mémoire, Société des Archives historiques du Poitou, 1997

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